« Non au permis de tuer »
Mobilisation de milliers de personnes dans 100 villes en France dimanche 20 septembre contre la proposition de loi « Permis de tuer » ou « la présomption de légitime défense des forces de l’ordre » dans un pays où la police est déjà la plus meutrière d'Europe.


« Justice pour Adama » « Justice pour Rayana », « Justice pour Cédric. » La sœur d'Adama Traoré, la mère de Rayana Badaoui, le père de Cédric Chouviat, les un(e)s après les autres, les familles de victimes de la police française ont pris la parole à Paris dimanche : « On n'oublie pas ! On pardonne pas ! »
Autour de 150 000 personnes, selon l’association « Stop Aux Violences d’État » (SAVE) - ou 50 000 selon les chiffres du ministre de l'intérieur, ont manifesté contre une proposition de loi qui donne « un permis de tuer » à la police. Parmi des pancartes « Permis de vivre » et « Bienvenue en Postdémocratie ». Sous cette loi, les forces de police bénéficieront automatiquement d'une présomption d'innocence lorsqu'elles tueront ou blesseront des personnes, laissant la charge aux victimes ou à leurs familles de prouver le contraire.
Votée à l'Assemblée nationale le 7 juillet, et prochainement devant le Sénat, la loi « prévoit que, dans l’exercice de leurs fonctions, les policiers nationaux et les gendarmes, qui font un usage "absolument nécessaire et strictement proportionné" de leurs armes, "sont présumés avoir agi" dans le cadre légal ».
« C’est une bascule pour notre État de droit », selon Amnesty International France. Réclamée depuis longtemps par l'extrême droite, cette projet de loi a été déposé par Éric Paguet, de la Ligue républicaine, avec le soutien du gouvernement Macron : Laurent Nûnez, devevant ainsi le premier ministre de l’Intérieur français à soutenir une telle mesure d’extrême droite. 94 des 122 députés du Rassemblement national ont voté pour.
Plus de 160 organisations, dont le Syndicat de la Magistrature, le Syndicat des Avocat·es de France et la Ligue des droits de l'Hommes, ainsi que le mouvement féministe Nous Toutes, des ONGs Greenpeace France et Amnesty International, ont dénoncé cette proposition de loi. 730 000 personnes ont signé la pétition contre, bien au-dessus des 500 000 signatures requises pour imposer un nouveau débat, mais la pétition a été classée sans suite en juillet.


(gauche) - Assa Traoré parle aux manifestants.
Assa Traoré, figure emblématique de la lutte contre les violences policières, a résumé que « Ce permis de tuer est un manuel pour les policiers pour tuer sans qu'il ne se passe rien ». Traoré a réclamé l'abrogation de la loi Cazeneuve de 2017 qui a déjà élargi les conditions d'usage des armes à feu par les forces de l'ordre, y compris sur des véhicules en fuite.
Constatant qu’il n’existe en Europe aucun recensement officiel standardisé des personnes tuées par la police, dans son article intitulé « La grande régression », Sébastien Roché, directeur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), a observé que, depuis 2017, la police française se distingue « comme la plus meurtrière d’Europe ». Publié dans La Grande Conversation, M. Roché a indiqué que, d’après des données, les tirs mortels de la police étaient cinq à six fois plus fréquents en France après février 2017 qu’auparavant.
Selon une base de données du média indépendant Basta! qui recense les interventions mortelles de la police, « depuis 2017, le nombre de personnes tuées lors d’une intervention policière a explosé. Rien qu’au cours des 5 premiers mois de 2026, on dénombre 22 décès. 49 personnes sont mortes en 2025 suite à une intervention des forces de l’ordre. C’était 66 en 2024 ».
« Cette loi a tué Olivio Gomez, cette loi a tué Souheil El Khalfaoui, cette loi a tué Rayana, cette loi a tué Gaye Camara, elle a fait de nombreux morts » a déclaré Traoré. À côté d'elle, Noura Badaoui, la maman de Rayana. En 2022, sa fille de 21 ans se trouvait dans une voiture prise pour cible par trois policiers dans le 18ᵉ arrondissement de Paris ; elle a été tuée d’une balle dans la tête. Les policiers qui l'ont tué, passager devant, ont invoqué la « légitime défense ». Au bout de trois ans, un non-lieu a été prononcé.
« Des gens doivent prendre conscience qu'avec la première loi qui est passée en 2017, et bien avant 2017, il y a des hommes et des femmes qui meurent dans les quartiers populaires, » a dit Traoré. À l'été 2016, son frère, Adama Traoré, fêtait ses 24 ans lorsqu'il a été interpellé par la police. Il n'est jamais rentré chez lui. Une décennie plus tard, le Comité Vérité Adama continue de se battre pour la vérité sur les circonstances de sa mort au sein de la gendarmerie de Persan, dans le Val-d’Oise, en banlieue parisienne.
« Dans quel état grandit une sœur quand elle pense qu’un jour son petit frère pourrait être tué ? a demandé pendant son discours l'actrice Judith Godrèche, parmi des personnalités présentes. « Dans quel monde ? dans un monde où l’état peut commettre les crimes en toute impunité. »
« Nous ne pouvons pas accepter cette loi où ils ont tué nos enfants », a déclaré Mounia Merzouk, dont le fils unique, Nahel, a été abattu par la police à 17 ans. La vidéo de la mort de Nahel, où on le voit fuir en voiture sans représenter aucune menace pour les policiers, alors qu’ils lui ont tiré une balle mortelle, a déclenché d'énormes manifestations en 2023.
Dénonçant une forme de complicité dans le langage dont on parle des jeunes, Godrèche a expliqué : « On dit ‘un jeune’ pour ne pas dire ‘un enfant,’ on dit ‘les jeunes’ pour ne pas dire ‘nos enfants.' Aujourd’hui je suis là pour dire que tout le monde a droit à la vie. Aujourd’hui je suis là pour dire une autre police est possible, une police qui préfère la responsabilité à l’impunité, une police qui mesure la gravité de ses actes. »
« Il ne faut pas avoir peur des mots, il y a du racisme au sein de la police française » a dit Traoré. « Et tant qu’on assumera pas qu’il y a du racisme, on ne pourra pas sauver nos vies. Nous ne parlons pas de policiers individuels, c’est un système que nous dénonçons. On a une police qui est jugée par des policiers. Il faut un organe indépendant ».
« Une force de l'ordre soustraite à la reddition des comptes ne perd pas seulement sa légitimité juridique, elle perd la confiance de la population qu'elle est censée protéger », a écrit Isam El Khalfaoui, père de Souheil, tué par un policier à Marseille à 19 ans, en 2021, dans la déclaration de sa pétition signée par 730 000 personnes. « Ce texte affaiblit la police autant qu'il affaiblit l'État de droit ».
Observant que la peine de mort est abolie depuis près d’un demi-siècle, et citant Robert Badinter - que le permis de tuer rétablit la peine de mort -, Godrèche sonnait l'alarme. « La peine de mort, c’était le passé, et bien non, c’est le présent. Cet été il fait 40 degrés à l’ombre, c’est le présent. Mais demain, quand nos enfants vont descendre dans la rue pour le climat, que se passera-t-il, que leur arrivera-t-il ? Que se prendront-ils en plein visage ? Et demain quand les femmes descendront dans la rue pour protester, ou des queers, des écolos, des zadistes ou des sans-papiers ? Demain, qui d’autre mourra sous l’impulsion d’une pression autorisée d’office sur la gâchette ? »
S'adressant aux députés et aux sénateurs, elle a conclu « Ne délivrez pas un permis de tuer. L’État n’a pas un droit de vie ou de mort sur les jeunes, ce sont nos enfants. »
Parmi les députés présents, Mathilde Panot et Thomas Portes, membres de La France insoumise, le plus grand parti de gauche français, avec le candidat à l'élection présidentielle de 2027, Jean-Luc Mélenchon, ainsi que Bally Bagayoko, le maire de Saint-Denis.
Alors que le cortège arrivait place de la Nation sous un ciel pluvieux d'un dimanche après-midi, un groupe de policiers s'est soudainement rué sur les manifestants, frappant à coups de matraque et tirant des armes chimiques sur la foule, y compris des familles et des personnes âgées plus à risque. Plus connu sous le nom de 'gaz lacrymogènes', l’utilisation par la police française a été dénoncée par Amnesty International. « Qui nous protège de la police ? », a demandé une pancarte. Deux femmes, dont l’une s’appuyait sur une canne et l'autre tenait sa solution saline à la main prête à rincer ses yeux, ont tenté de s’éloigner : « Nous ne vivons plus en démocratie », a déclaré l’une d’elles.





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