Festivals: Beltane à Sercq: « Je suis sur ce bateau, entourée de fées et de magiciens… Soudain, un dauphin saute à côté du bateau...»
Voyage littéraire:
Guillaume Sire est auteur chez Calmann-Lévy, la maison d’édition parisienne qui a publié le guide de Victor Hugo sur les îles Anglo-Normandes, l'Archipel de la Manche en 1883 - la dernière publication de son vivant. L'écrivain est venu, le guide de Hugo dans la main, pour vivre la magie de Beltane, qui a lieu chaque mai, sur l’île de Sercq.
Sercq, ou la légende des siècles
Guillaume Sire
En me rendant dans les îles anglo-normandes, sur l’île de Sercq, je ne m’attendais pas à être embarqué à travers un poème délirant de Victor Hugo. C’est pourtant ce qui m’est arrivé : j’étais moins dans sa maison ou sur les sables de son exil que dans sa tête, et sur sa page, emporté par l’océan de son imagination. D’ailleurs, il l’écrivait lui-même : Sercq est « le plus merveilleux poème de pierres qui surgisse de la surface des eaux ». Je vous propose de lire avec moi ce poème.
Quand on écrit un poème, il faut commencer par inquiéter le lecteur ; tous les poètes le savent. La poésie doit nous extraire du monde des brochures publicitaires et des tics de langage, et pour cela commencer par nous faire trébucher, nous secouer, peut-être nous blesser — et prévenir avant de venir, prédire avant de dire. Or j’apprends en quittant Guernesey qu’une des navettes chargées de faire la traversée jusqu’à Sercq a heurté un rocher quelques heures plus tôt, et frôlé le naufrage.
Immédiatement, j’ai peur… Mais voilà qu’une dizaine de femmes blondes et rousses vêtues comme des fées me rassurent en chantonnant. Elles portent des toges de lin blanc et de petites cornes de chevreuil, des ceintures de fleurs coupées, des couronnes de lierre, des pierres brillantes autour des yeux.

Des magiciens les accompagnent, avec grands chapeaux pointus, crosses, bures grises. Ils se rendent à Sercq pour assister à une cérémonie celtique appelée « Beltaine », célébrée le premier mai. Il s’agit de fêter un retournement dans l’ordre secret des choses : l’avènement de la saison claire. « Nous nous dépouillerons des peaux de l’hiver, me dit une fée. Nous laverons nos yeux. Je me ferai fleur, et dans mes entrailles le fruit commencera à éclore ». Quand je lui demande si c’est une façon de m’annoncer qu’elle compte se droguer, elle me répond, déçue, que je n’ai rien compris à la poésie.
Tous les poèmes, on le sait, font allégeance de manière plus ou moins directe à Homère, l’aède aveugle, notre maître à tous. C’est pourquoi je ne suis pas étonné d’apprendre que mon guide s’appellera Hélène. Récapitulons : je suis sur ce bateau, inquiet, entourée de fées et de magiciens, mon guide s’appelle Hélène, et je vais à Sparte, pardon à Sercq, où il n’y a ni supermarché, ni voiture, ni goudron, ni boîte de nuit. C’est officiel : le poème a commencé.

Un sorcier me raconte l’histoire des jumeaux Barclay.
En regardant vers « Le Passage de la Déroute » (sic), j’aperçois un décrochement insulaire appelé Brecqhou, sur lequel trône un château blanc, immense, qui semble abandonné mais qui scintille, comme s’il venait d’être construit et n’avait jamais été habité.
Un sorcier me raconte l’histoire des jumeaux Barclay. Milliardaires, ces frères ont fait bâtir ce château de presque cent pièces dans les années 1990, puis ont tenté d’abolir le système féodal de l’île de Sercq, le dernier de ce genre en Europe (en gros le fils premier né est l’unique héritier de la famille). J’apprends également que les Barclay ont acheté plusieurs hôtels et commerces sur l’île, puis les ont fermés en quelques semaines, obligeant un sercquiais sur quatre à pointer au chômage (au total cent quarante personnes), et déclenchant l’ire des autochtones. Avec Hélène donc : les Atrides ! Notre poème sera épique !
Soudain, un dauphin saute à côté du bateau. En à peine quelques secondes, ils sont au moins quarante. Ce sont des marsouins au dos sombre. Une fée me révèle que j’ai beaucoup de chance d’en voir autant. Elle me caresse les cheveux… Je comprends que les dauphins sont les points-virgules du poème. Ils tourbillonnent dans les vagues‑hémistiches.
Sur Sercq, les seuls engins motorisés sont des tracteurs. Un barbu surnommé « The King » (sic) nous conduit sur le sien
Sur Sercq, les seuls engins motorisés sont des tracteurs. Un barbu surnommé « The King » (sic) nous conduit sur le sien, à travers une forêt de hêtres rouges et d’eucalyptus. Des fleurs d’ail‑des‑ours exhalent une odeur difficile à supporter. Autour de nous, ce sont des percherons, des vaches, de petites maisons anglaises, des radiations herbacées et compactes, des chapelets d’épines, des chênes millénaires. Après Homère : Les Travaux et les Jours d’Hésiode, Les Bucoliques de Virgile…
Une fois descendu du tracteur, et toujours entouré de fées et de magiciens, je rencontre enfin Hélène qui me conduit sur les chemins de terre jusqu’à la Seigneurie, un château biscornu, noir, entouré de pois de senteur, où habite Christophe Beaumont, vingt-troisième seigneur de Sercq, et son épouse, « la Seigneuresse ».
Le sercquiais, m’apprend-il, est la langue de Guillaume Le Conquérant.
Là-bas, je rencontre aussi Martin Neudörfl, un linguiste tchèque venu de Prague dans le but de sauver la langue sercquiaise, c’est-à-dire décrire sa grammaire, inventorier son vocabulaire, répertorier les lieux‑dits, et enseigner des comptines aux enfants. Le sercquiais, m’apprend-il, est la langue de Guillaume Le Conquérant. Ce jeune aventurier à l’intelligence prodigieuse (et prodigieusement facile d’accès) me fait tout de suite penser au moine polyglotte Fedor Kouzmitch, le vagabond fameux qui était peut-être le tsar Alexandre en personne, et dont la légende raconte qu’il se promenait de village en village pour apprendre à lire aux enfants de Sibérie. Notre poème continue…
Soudain, un cinquantenaire d’apparence banale — petit, petite cravate, petite veste, petites lunettes — s’approche, et s’agenouille devant la Seigneurie. Martin m’explique que l’homme en question s’apprête à convoquer le tribunal grâce à « la clameur de haro ». J’ignore ce qu’est cette clameur mais je vois mal comment ce petit homme frêle pourrait faire quoi que ce soit qui porterait ce nom. Mais soudain voilà qu’il se met à hurler comme un tragédien. Ah, il a une voix de mammouth ! C’est terrifiant ! Il en appelle à l’esprit du viking Rollo, qui fut le premier duc de Normandie. « Viens Rollo ! Viens fendre devant nous le bois de la Justice ! ». Puis l’homme, à genoux, récite une prière adressée au Seigneur de Sercq : « Je vous supplie de rendre votre jugement. Je vous promets de m’y conformer ». Alors le Seigneur sort de son fief (je remarque qu’il a un iPhone à la main) et promet au petit homme que l’affaire (sombre histoire de clôture) sera tranchée avant l’aube, devant témoins, dans la grande salle du château.
Le poème hugolien se poursuit lorsque Hélène et Martin me conduisent aux « Boutiques », des grottes de contrebandiers, et à « Little Sark », par l’isthme vertigineux de « La Coupée », qui ressemble à ce que dans les Pyrénées nous appelons « Le Pas de Mahomet ».
Je les suis par-delà les ronces odorantes, aux fleurs jaunes, et les plages peuplées de macareux moines, de phoques et de pies marines. L’île est un champ d’astéroïdes jeté dans le Passage de la Déroute, une concrétion de lunules de granit et de falaises brisées. Petit à petit, je me laisse faire par les embruns, par le sel, par le vent, par ce décor acide et raboteux, par ces pierres vivantes. J’ai l’impression d’accompagner Pâris et Hélène sur les rivages du Styx.
L’île est un champ d’astéroïdes jeté dans le Passage de la Déroute, une concrétion de lunules de granit et de falaises brisées.


Au retour, les dauphins ne sont plus là. Les fées sont démaquillées. Les magiciens, en réalité, étaient de braves types un peu comme moi. Ils rentrent à Guernesey après avoir picolé et dansé autour d’un feu de joie jusqu’à l’aube. Une impression bizarre m’envahit : une mélancolie feutrée, fumeuse, druidique. L’île, derrière moi, s’estompe.
Quelques heures plus tard, je suis à Guernesey, à l’hôtel Pandora, dans la chambre de Juliette Drouet, d’où j’aperçois, comme elle, le dernier étage de Hauteville House, et le « look‑out » dans lequel Victor Hugo a travaillé quinze ans durant. Je rêvasse. J’imagine une pieuvre dans les nuages. Puis tout à coup, je vous jure, je vous jure que je le vois : sous la verrière de Hauteville House, avec sa barbe, avec ses mains d’ours, avec ses cheveux argentés et son nez lorrain, Victor Hugo regarde vers Sercq.
Je l’entends dire ce quatrain : « Troie a été détruite, la grande cité / À l’avenir nous serons tous des exilés / Pourtant Hélène il suffira de regarder / Dans sa direction pour être un peu sauvé ». Puis il se tape le ventre en pleurant et en riant, comme on fait quand on est génial et qu’on a bien travaillé.

Beltane Festival 2027 aura lieu à Sercq le 1er mai.
Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université ToulouseCapitole. Il a été distingué par de nombreux prix littéraires, notamment le prix Orange du livre, le prix des lecteurs de la Ville de Brive, le prix du roman Coiffard.

Voyage littéraire dans les îles - avec le soutien de Visit Guernsey - Pandora Hotel, Beltane Festival, Sark Tourism, Visit Jersey -Pomme d'Or hotel.
